Dans le sud de l'Italie, l'avenir de la plus grande aciérie d'Europe est menacé par la volonté de désengagement d'ArcelorMittal du site. Un site qui emploie directement 8 200 salariés, mais qui est très critiqué pour la pollution qu'il provoque.

Des cheminées qui se détachent sur un ciel noir où volent des colombes blanches. Voilà la représentation de la ville de Tarente par l’artiste local Domenico Campagna. Un ciel noir « comme quand le vent du Nord disperse les poussières nocives pour la santé, un ciel noir parce que notre humeur est noire en ce moment », explique-t-il.

Cette installation créée à l’occasion du premier anniversaire de la mort à cause d’une forme rare de cancer d’un adolescent, Giorgio, est la « synthèse de la douleur vécue par les Tarentins », analyse Francesca Di Ponzio du centre culturel CLAM. « Le cancer est partout, et l’une des causes est sans aucun doute l’Ilva qui nous a pourtant procuré tant de bien-être, et apporté le boom économique dans la ville », mais aussi de « la douleur ».

Giorgio di Ponzio a succombé à un sarcome des tissus mous à cellule claire. Carla Lucarelli, sa mère, en est convaincue « à 100 %, sa maladie a été provoquée par la dioxine », car elle est « une tumeur sentinelle des zones polluées ». Alors, elle a demandé au Premier ministre Giuseppe Conte la fermeture de l’ex-Ilva.

« Quand la production augmentait, la mortalité augmentait »

La maladie de Giorgio n’est pas un cas isolé dans la ville. « Les études scientifiques ont montré que dans la zone de Tarente, il y avait un nombre excessif de cas de certaines maladies », explique Annamaria Moschetti, présidente de la commission pour l’environnement de l’Ordre des médecins de Tarente. « Et l’incidence est plus forte sur les habitants des quartiers les plus proches de la zone industrielle. Ce sont des maladies qui ont des origines multifactorielles, mais qui peuvent être reliées à des substances polluantes. » Et d’énumérer : « Il y a, par exemple, un nombre supérieur à la moyenne de tumeurs du poumon, de maladies cardiovasculaires et respiratoires. Il y a aussi une mortalité générale plus importante en lien avec les poussières d’origine industrielle. On a vu que quand la production industrielle augmentait, la mortalité générale augmentait. Quand la production baissait, la mortalité diminuait. »

La contamination peut se faire par voie respiratoire, et alimentaire, ou encore à travers la poussière, surtout pour les enfants qui mettent la main à la bouche. Si le rapport Sentieri (à consulter ici, en italien), étude épidémiologique de référence, reste prudent sur le taux de mortalité des enfants et des jeunes, il met en avant un nombre de cas de cancers supérieur à la moyenne. Un seul exemple : entre 2006 et 2013, le nombre de tumeurs de la thyroïde chez les 20-29 ans de Tarente était 70 % plus élevé que dans l’ensemble de la région.

Une voie rapide en guise de séparation

L’inquiétude porte, en particulier, sur la proximité entre l’usine et la ville. C’est en roulant sur la voie rapide construite en surplomb que l’on s’en rend le mieux compte. D’un côté, le site sidérurgique, l’immense « serre » qui recouvre depuis peu les parcs de minerais, ses cheminées. De l’autre, quelques arbres et le quartier populaire des Tamburi.

« De la plus haute des cheminées », visible depuis les Tamburi, « est sorti jusqu’à une quantité de dioxine équivalente à 10 000 incinérateurs », raconte Alessandro Marescotti, président de l’association Peacelink qui dénonce, depuis des années, la pollution industrielle dans cette ville de Pouilles.

Sa visite guidée du quartier commence devant une plaque murale. « Il y est inscrit, lit-il : “Les jours de vents de nord-nord-ouest, on est enseveli sous des poussières de minerais et asphyxié par les émanations de gaz provenant de la zone industrielle Ilva. Pour tout ça, nous maudissons ceux qui peuvent faire quelque chose et ne font rien pour y remédier”. » Et de commenter : « Malheureusement, c’est exactement ce qu’il s’est passé. La politique a fait peu, voire parfois rien du tout. »

Le(s) gouvernement(s) critiqué(s) de toutes parts

Le rôle joué par institutions est contesté de toutes parts à Tarente. Par les syndicats d’un côté et (parfois) pour d’autres motifs, par Alessandro Marescotti. « Le gouvernement fait pression sur ArcelorMittal qui voulait s’en aller pour qu’il continue à produire alors que depuis 2012, l’Ilva produit à perte. Donc : on ne peut même pas dire qu’il y a eu des morts pour faire du profit ! »

Mais profit ou pas, l’ex-Ilva qui a aussi une aciérie à Gênes est un poids lourd de l’économie locale. Selon la Svimez, l’Association pour le développement de l’industrie dans le Sud, une fermeture aurait un impact de 0,2 % sur le PIB de l’Italie, 0,7 % sur le PIB du sud de la botte. Le site de Tarente a d’ailleurs été classé : entreprise « d’intérêt stratégique national ». Mais, Alessandro Marescotti ironise : « Si c’était le cas, elle n’aurait pas été donnée à une multinationale étrangère. »

« Si l’Ilva ferme, c’est Tarente qui ferme »

Mais, la fermeture n’est pas nécessairement souhaitée par les voisins directs de l’immense étendue industrielle. Lucia Gallo travaille dans une petite boutique d’olives et d’huile, et vit depuis toujours aux Tamburi. La jeune femme se plaint de « l’air parfois irrespirable » et de la « poussière sur les balcons ». Fermer l’Ilva « cela rendrait service à tout le monde », avance-t-elle, avant de nuancer : « mais, les gens qui y travaillent où iraient-ils ? Mon père y a travaillé pendant des années, j’ai des amis, de la famille, s’ils sont licenciés : ils font quoi ? » Un homme intervient : « Ici, on est des morts vivants. »

Direction le cimetière, limitrophe de l’usine, lui aussi. Signe de la colère locale, le nom de l’Ilva a été tagué sur un panneau de signalisation indiquant le chemin à prendre. Le fleuriste, Domenico Fumato, peste lui aussi contre « l’Italsider », l’ancien nom de l’Ilva, mais il a grandi dans ce quartier et « ne le quittera jamais ». Il espère une mise aux normes du site, mais pas sa fermeture. « Sinon, c’est Tarente qui ferme ».

De fait, selon la Svimez, pour la période 2019-2024, près de 42 000 emplois directs et indirects sont en jeu dans l’ensemble des Pouilles, une région où le chômage dépasse les 16 % (donnée Eurostat 2018).

Décrets « Salva Ilva »

L’emploi est déjà menacé par les vicissitudes de l’aciérie. En 2012, le secteur à chaud - dont les hauts-fourneaux font partie - est saisi à titre conservatoire par la justice. S’ensuivent de multiples décrets dits « Salva Ilva » pour permettre la poursuite de l’activité. En 2013, l’usine est placée en « administration spéciale » par l’État. Quelques années plus tard, un accord est signé avec Arcelor Mittal qui reprend le site, mais pas tous ses employés, plus de 1 600 passent par la case « chômage technique ».

Depuis, la Cour européenne des droits de l’homme a considéré que l’État avait violé la loi. Ce n’est pas la fin des rebondissements. En novembre 2019, le « bouclier pénal », (une protection juridique relative à des cas de pollution) auquel s’opposait le Mouvement 5 étoiles a été retiré.

C’est alors qu’ArcelorMittal a décidé de rompre le contrat et a plongé 8 200 salariés directs et des milliers de travailleurs d’entreprises gravitant autour de l’aciérie dans l’incertitude. Fin janvier 2020, le gouvernement italien et le groupe franco-indien n’avaient pas encore conclu leurs négociations, alors qu’une action en justice est en cours. Mais, au cours de ces trois derniers mois, l’industriel qui n’a pas souhaité répondre à nos questions, a évoqué l’éventualité de supprimer des milliers postes.

Les salariés sont diversement inquiets. « Soit on perd le travail, soit la vie, donc ça ne change rien ! », lance l’un d’eux résigné. Toujours à la sortie de l’établissement, Giovanni Panariti se montre plus confiant quant à son avenir. Son souhait : faire coïncider travail et environnement. Sans plus se dévoiler, il dit savoir « ce que ce mal maudit signifie. Alors, s’il est surtout lié à l’usine, il est normal de faire quelque chose pour réduire » les risques.

Un de ses collègues, Daniele D’Amicis assure, lui, que des « améliorations ont déjà été apportées au cours des 20 ans », qu’il a passés dans l’usine. Les parcs à minerais sont d’ailleurs en train d’être couverts pour éviter que les poussières ne se dispersent sur les quartiers avoisinants, surtout les jours de vent. Une mesure jugée « insuffisante » par Alessandro Marescotti.

« Le gouvernement a fourni un alibi »

En attendant, alors que l’avenir du site est sur la sellette, les syndicats regrettent de ne pas être davantage inclus dans les négociations. Biagio Prisciano, secrétaire général adjoint de la section locale de la FIM-CISL, s’inquiète d’autant plus qu’à ses yeux, le plan du géant de l’acier « ne propose que des suppressions de postes et vise simplement à fermer l’usine ». Or, il considère qu’il n’y a pas de plan B pour replacer tous les travailleurs. En revanche, « il est clair que nous voulons un site qui respecte l’environnement et la santé ».

Plus critique encore l’approche de Francesco Rizzo ouvrier de l’Ilva et coordinateur départemental du syndicat USB. Il appelle le gouvernement à tourner la page ArcelorMittal. Et de déclarer : « Je n’attendais pas la fermeture immédiate de l’usine, parce que cela aurait été une saignée en termes d’emplois. Mais j’aurais espéré que d’un côté, aurait été établi un plan définissant les délais et la modalité de mise à l’arrêt des installations polluantes, et de l’autre un planning d’interventions que le gouvernement ferait sur le territoire pour stimuler l’économie et permettre de replacer les personnes qui, petit à petit, seraient sorties de l’usine. »

Des investissements, c’est aussi ce que réclame le président de la province de Tarente, Giovanni Gugliotti qui veut croire en la possibilité de faire un acier « vert » dans la ville des deux mers. Mais, il préfère rester prudent, si l’Ilva doit polluer « il est clair qu’il faut la fermer », estime-t-il. Il voudrait surtout que le gouvernement associe davantage les entités locales.

Un plan d’assainissement en cours

Pour l’instant, l’aciérie continue de cracher ses vapeurs et fumées. Néanmoins, un plan d’assainissement a déjà été mis en place. La commissaire spéciale pour l’assainissement de Tarente, Vera Corbelli a même élargi la zone bien au-delà des limites fixées au début de sa mission. Des interventions sont en cours, ou prévues avec des opérations « d’enlèvement » et de « recomposition » de parties superficielles du sol, des actions sur des nappes phréatiques, ou encore sur la « petite mer », la mer intérieure qui fait la spécificité de Tarente.

Dans cet écosystème où l’on trouve, entre autres, des colonies d’hippocampes, le commissariat ne mène pas des interventions invasives, « on agit uniquement sur les zones où le risque est plus important », explique-t-elle encore.

Mais, quelle est la part de la pollution provoquée par l’ex-Ilva ? Difficile à dire selon Vera Corbelli, « car il y a aussi l’Eni (une raffinerie, Ndlr) et d’autres structures. Tout le système industriel doit représenter 30-40 % des cas d’atteinte à l’environnement à Tarente. »

« Ilva : à Tarente, l’impossible choix entre emploi et santé ». Un Grand Reportage de Pauline Gleize. Réalisation : Pierre Chaffanjon.

(Rediffusion du 4 février 2020)