Des dizaines de milliers de personnes sont attendues, le samedi 24 mars 2018, à Washington pour demander un renforcement de la législation américaine sur les armes à feu. Cette manifestation sera le point d’orgue du mouvement lancé par les jeunes de Floride, après la tuerie qui a fait 17 morts au Lycée de Parkland, le 14 février 2018, jour de la Saint-Valentin. Un mouvement qui a essaimé dans l’ensemble du pays.
Le Connecticut est un petit Etat prospère situé juste au-dessus de la ville de New York. Un paysage de collines boisées, de lacs, de rivières bucoliques bordées de spacieuses maisons individuelles. L’école élémentaire de Sandy Hook, à proximité de la petite ville de Newtown, au cœur de l’Etat, aligne ses jolis bâtiments de bois verni au fond d’une allée privée, fermée par une barrière automatique. Elle a été entièrement reconstruite après le massacre du 14 décembre 2012 au cours duquel 26 personnes dont vingt enfants de six et sept ans ont été tuées par un jeune homme muni d’un fusil semi-automatique et d’un pistolet.
Après la tuerie de Parkland en février dernier, la ville s’est éveillée avec un amer sentiment de déjà-vu, « l’impression d’un pansement qu’on arrache » décrit Brian Clements, professeur de littérature de Newtown qui vient d’éditer une anthologie de poèmes contre les armes à feu. Devant les sénateurs démocrates qui ont auditionné les parents de victimes de tueries en milieu scolaire au début du mois de mars, Francine Wheeler, qui a perdu à Sandy Hook son fils Ben, alors âgé de six ans, expliquait : « Ben me manque tous les jours mais certains jours sont plus difficiles que d’autres. Chaque fois qu’il y a une tuerie dans le pays,  notre monde bascule. A chaque fois, le trou dans mon cœur s’ouvre à nouveau malgré tous les progrès que j’ai pu faire pour  cautériser la plaie. »
Brian Clements, dont la femme institutrice à Sandy Hook fait partie des survivants de la tragédie, complète : « La douleur agit en cercles concentriques. Au cœur se trouvent les familles endeuillées qui vivent chaque jour avec leur souffrance, dans un deuxième cercle les survivants qui ont assisté au drame et connaissaient les victimes, puis les secouristes et tous ceux qui sont arrivés les premiers sur les lieux. Enfin, le reste de la ville. A Newtown depuis plus de cinq ans, tout le monde vit avec ce drame. Mais les lycéens nous donnent de l’espoir. »
Dix-sept minutes de silence sous dispositif policier
Une voiture de police empêche tout accès au lycée de Newtown en ce 14 mars. Un mois jour pour jour après la tuerie de Parkland, les jeunes de tout le pays manifestent pour demander un renforcement des lois sur les ventes d’armes. Plus de trois mille établissements scolaires se sont mobilisés, du jamais vu depuis les années 1960 aux Etats-Unis. Mais à Newtown comme dans toute la région environnante, le traumatisme de Sandy Hook est si vif que les forces de l’ordre préfèrent sécuriser les lieux. Tous les élèves du lycée se rassemblent sur le parking, et la liste interminable des victimes de tueries en milieu scolaire est lue au micro avant que soient observées dix-sept minutes de silence en hommage aux victimes de Floride.
« Il faut qu’il y ait la police pour protéger des enfants qui protestent contre la violence des armes, n’est-ce pas vraiment étrange ? » interroge un homme tenu à distance de la cérémonie, qui souhaite rester anonyme. « Il y a des gens vraiment extrémistes ici. Je n’ai pas peur qu’ils s’en prennent à moi physiquement, mais je pense que cela serait compromettant pour ma famille si j’étais identifié. C’est triste, mais certains Américains sont fous » lâche-t-il.  La NSSF (National shooting sports foundation), la fondation nationale du tir sportif, deuxième lobby des armes du pays, a son siège à Newtown et a intenté un procès contre l’Etat du Connecticut en 2013, après l’adoption de lois restrictives sur les armes à feu.
La fondation a perdu, la régulation des ventes d’armes est conforme à la Constitution. Cinq ans plus tard, ses adhérents voient d’un mauvais œil le mouvement lycéen, et craignent de nouvelles mesures restrictives. « Les jeunes qui manifestent pendant les heures de cours devraient tous être expulsés de leur établissement, et les proviseurs qui soutiennent leur mouvement devraient être licenciés » maugrée l’un d’entre eux, croisé sur le parking de la fondation. Et avant de remonter dans sa camionnette il lance : « leurs frayeurs ne justifient pas qu’on s’attaque à mon droit d’être armé. »
«Nous sommes les électeurs de demain»
Dans la salle de permanence du lycée de Parkland, une affiche représentant un fusil semi-automatique barré d’une croix rouge a été placardée au-dessus du radiateur. Shannon, dix-huit ans, élève de terminale, commente : « Ici dans le Connecticut, ces armes sont interdites depuis la tuerie de Sandy Hook. Nos élus, démocrates et républicains, ont réagi intelligemment et adopté toute une série de lois contraignantes. Nous aimerions que le reste du pays suive notre exemple ». Shannon est pleinement investie dans le mouvement lycéen, c’est son premier engagement politique. « Je me suis inscrite hier sur les listes électorales. Si les élus du Congrès n’entendent pas les revendications de la jeunesse, nous les bouterons hors du Capitole lors des prochaines élections ! » s’exclame-t-elle.
Huit bus ont été affrétés pour emmener lycéens, parents et professeurs de Newtown à la manifestation du 24 mars à Washington. « Les adultes n’ont pas réussi à faire passer des lois qui assurent notre sécurité, il est donc temps que les jeunes agissent. Si on ne fait rien personne n’agira à notre place. Nous sommes les électeurs de demain. Et ici à Newtown, nous savons que notre voix porte malheureusement plus qu’ailleurs, du fait de notre tragique histoire » assure Jakson, seize ans, qui préside la section junior de l’association locale contre les armes. A ses côtés, Julie, élève en classe de première se désole : « Certaines écoles  ont construit des bunkers dans les salles de classe pour que les enfants se réfugient en cas de fusillade, c’est effrayant de voir qu’on en est là. Nous voulons nous attaquer à la source du problème, pas trouver des parades au cas où il se pose. » 
Les lycéens revendiquent notamment un contrôle systématique des antécédents des acquéreurs d’armes à feu, l’interdiction des fusils semi-automatiques et des chargeurs à grande capacité. « L’idéal serait que notre loi qui permet aux autorités de confisquer immédiatement les armes des personnes à risque soit adoptée au niveau fédéral, mais nous sommes lucides, cela ne passera jamais au Congrès » estime Jakson. Ce texte adopté dès 1999 permet chaque année à la police du Connecticut de saisir temporairement les armes d’en moyenne deux cent personnes jugées potentiellement dangereuses. Il a été récemment utilisé à Westport, après qu’un lycéen a menacé de tuer un professeur devant un camarade. Jugeant la menace sérieuse, ce dernier a appelé la police qui est intervenue. « Un massacre a peut-être été évité » se félicite Julie, « et si une telle loi existait en Floride, les armes du tueur auraient pu être confisquées avant le drame ».
A Wilton, à une vingtaine de minutes en voiture de Newtown, c’est une jeune fille de seize ans, Isabella Segall qui dirige le mouvement lycéen. « Avant, ma vie s’organisait autour de l’école, et de la danse que je pratique depuis treize ans », constate la jeune fille, « mais maintenant je réponds à des emails de politiciens, je monte un site internet, j’organise des réunions, et chaque matin je me réveille avec de nouveaux objectifs ». Ce soir-là, Isabella organise une réunion d’information sur les armes et sur la législation en cours dans l’Etat et au niveau fédéral. Une trentaine de jeunes de Wilton y assistent. Une vidéo est diffusée, qui détaille les ravages que peuvent causer tous les types de fusils vendus aux Etats-Unis. A l’issue de la projection, Isabella invite ses camarades à écrire aux élus du Connecticut qui doivent se prononcer prochainement sur deux lois pour renforcer le dispositif contre les armes. Les portraits de chaque élu sont distribués, avec leur point de vue sur les projets à l’étude et leur taux d’approbation par la NRA, le lobby américain des armes à feu, qui note chaque élu du pays en fonction de ses positions. « Je vais écrire au sénateur Lene Suzio parce qu’il a un taux d’approbation de 93 % par la NRA et parce qu’il préside le comité pour les enfants. Je vais lui écrire que s’il se soucie des enfants il devrait écouter ce que nous avons à dire » explique Elizabeth, concentrée sur sa feuille de papier.
«La colère des jeunes me donne de l’espoir»
Attablé dans un café de Danbury, petite ville située à quelques kilomètres à l’est de Newtown, Jérémy Stein, directeur de l’association « Connecticut contre la violence armée » se veut optimiste. « Les jeunes sont furieux et leur colère me donne de l’espoir »  déclare-t-il, « leur mouvement a déjà entraîné du changement : des gens qui ont eu des armes toute leur vie coupent leurs liens avec la NRA, des entreprises se distancent du lobby pour les armes, c’est un indicateur sérieux que les choses sont en train d’évoluer. » Trente-deux sociétés américaines qui accordaient des tarifs préférentiels aux membres de la NRA ont mis un terme à cette politique, et certains magasins ont décidé de ne plus vendre de fusils semi-automatiques. « C’est presque devenu tendance d’afficher son hostilité contre cette culture des armes à feux » se félicite Jeremy Stein. Mais l’infatigable militant ajoute : « Il faut être vigilant, une loi a été votée à la chambre des représentants qui prévoit d’autoriser les propriétaires d’armes à circuler dans tous les Etats-Unis avec leur pistolet. Si ce texte est adopté au sénat,  quelqu’un qui aura acquis son arme dans un Etat qui ne dispose d’aucune réglementation pourra ensuite venir avec ici dans le Connecticut. Ce texte est la mort du droit constitutionnel des Etats à faire valoir leurs droits, c’est une recette pour le désastre. »
Pour l’instant, l’examen du texte n’est pas prévu à l’agenda des sénateurs, et le mouvement des lycéens rend peu probable son vote dans les semaines qui viennent, mais Jeremy Stein se méfie, et rappelle que la NRA a versé trente millions de dollars à la campagne présidentielle de Donald Trump. « Il n’y a pas de garantie en politique, et la NRA attend son retour sur investissement. Elle soutient un autre projet de loi fédérale, qui prévoit d’autoriser la vente de silencieux. Leur argument est de protéger les oreilles des tireurs, c’est ridicule » soupire-t-il.
«Nos enfants meurent ici, mais tout le monde s’en fiche !»
Face à l’océan Atlantique, l’Est de la ville de Bridgefort aligne ses façades décrépies, et ses entrepôts abandonnés. Le quartier est quasiment exclusivement habité par des afro-américains. Il a mauvaise réputation. Les fusillades ne sont pas rares de ce côté de la ville. Elles ont déjà fait cinq morts depuis le début de l’année. Ici, les armes circulent en toute impunité. Au sous-sol de l’église du Saint-Sacrement, à une centaine de mètres d’un pont autoroutier, une quarantaine de personnes tentent d’organiser le blocage d’une importante artère de la ville, pour sensibiliser les autorités locales aux problèmes de leur communauté. « Ici nous n’avons pas de tuerie de masse comme dans les banlieues huppées, mais des fusillades au quotidien. Et quand un jeune meurt à Bridgefort, personne ne se lève pour manifester » constate Kingsley Ossei qui coordonne une équipe de bénévoles auprès des jeunes du quartier.
« Les armes qui circulent ici sont achetées légalement en dehors de l’Etat et revendues au noir dans nos rues. C’est pour cela qu’une législation fédérale est indispensable. Il y a le même problème à Chicago : l’Illinois a une législation très stricte, mais une étude a prouvé que la grande majorité des armes qui circulaient dans la ville venaient de trois magasins situés juste à côté, dans l’Indiana, où la loi est beaucoup plus souple. Résultat, il y a beaucoup de morts à Chicago malgré une loi sévère » assure Harold Dimbo, ancien officier de police reconverti dans l’aide sociale.
Au fond de la salle, Desho Robinson se balance nerveusement sur sa chaise en plastique. Elle porte un tee-shirt « Stop la violence » et lâche sa colère dans un débit saccadé : « Ma fille est morte la veille de son seizième anniversaire, tuée par une balle perdue. C’était il y a cinq ans, trois semaines après la tragédie de Sandy Hook. Il n’y a eu aucune enquête, l’affaire a été classée sans suite ». Dans une rage contenue, elle poursuit : « Ici les enfants n’ont rien, pas un panneau de basket, pas une piste de skate-board. A Newtown, ils ont de l’argent, et tout le pays s’est précipité pour les soutenir après la tragédie ». Et dans un pauvre sourire elle conclut : « Notre communauté doit s’agglomérer au mouvement des lycéens blancs et s’organiser. La violence n’a pas de couleur. Si on travaille collectivement, on trouvera des solutions et ma fille ne sera pas morte en vain ». Mais aucun bus n’a été affrété dans ce quartier Est de Bridgefort pour rallier Washington le 24 mars : la population n’a pas les moyens d’aller manifester si loin.